Crise des intermittents : Bernard, une vie de régisseur

©  Roger Soh - Flickr

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C’est maintenant presque chronique. Le régime de l’intermittence fait régulièrement parler de lui. Et le débat est souvent caricatural. Le mois de juillet approche. Le mouvement de contestation a surtout pris des forces à Montpellier, provoquant l’annulation d’une représentation de La Traviata, du Printemps des Comédiens, et mettant actuellement en danger le Montpellier Danse. Aujourd’hui c’est Avignon et toute la programmation estivale qui tremblent, rappelant le mauvais souvenir de 2003 et des annulations à la chaîne.
Bernard est régisseur, ça veut dire qu’il est responsable de ce qu’il se passe sur une scène pendant une représentation et les répétitions. Bernard a 42 ans et il est intermittent, ça veut dire qu’il n’est pas affilié au régime général mais au régime de l’intermittence.

L’an dernier, Bernard a eu beaucoup de travail. Il s’est occupé de plusieurs festivals, dont un à 3h heures de route de chez lui, et d’une partie de la programmation du théâtre Beckett avec lequel il a l’habitude de travailler depuis des années. Il a travaillé plus de 507 heures officiellement reconnues par le Pôle Emploi. Souvent le soir jusque tard dans la nuit les jours de démontage, les week-ends et les jours fériés. Son calcul d’heures ne prend notamment pas en compte les journées de repérages où il doit se rendre sur place pour réaliser les premiers plans de scène. Avant 2003, il devait faire ces 507 heures sur douze mois. Depuis en dix mois.

En tant que régisseur, Bernard est technicien il ne peut donc pas être rémunéré en cachets, mode de rémunération réservé aux artistes. Le cachet est une sorte de forfait pour un travail, une prestation précise. Florent, l’ami flûtiste de Bernard lui, est payé en cachets. Pour faire ses heures il doit appliquer un principe particulier. Si son contrat dure moins de 4 jours, chaque jour « vaut » pour 12h de travail. Si cela dure plus de 4 jours, chaque jour compte pour 8h. Quand Florent part une semaine en tournée loin de chez lui il ne lui est donc décompté que 8h par jour.

Grâce à ces 507 heures de travail l’an passé, Bernard peut bénéficier de 8 mois d’indemnisation chômage. Cette année, il a moins de contrats. Les festivals pour lesquels il travaille se déroulent entre mai et septembre et le théâtre Beckett a du réduire sa saison et ne peut plus lui proposer que du travail dix jours en janvier, trois jours en mars et une semaine en avril. Cela fait beaucoup de CDD mais avec le fonctionnement des CDD d’usage (CDDU) propre au milieu culturel, il peut accumuler les contrats précaires. Pendant les périodes d’inactivité plus ou moins courtes mais toujours très délimitées dans le temps, il peut ainsi être indemnisé.

 

En tant qu’intermittent, Bernard fait partie des deux tiers des salariés du secteur culturel à être affilié à ce régime. En étant indemnisé par l’Etat, il fait partie des 43% d’intermittents à bénéficier du régime.

Il arrive à Bernard de bien gagner sa vie certaines années. Mais d’autres sont plus compliquées. Il est difficilement envisageable pour lui d’obtenir un prêt pour pouvoir acheter un logement. Il loue un appartement qu’il a eu beaucoup de mal à avoir, son dossier et ses fiches de paie d’intermittent sont trop précaires aux yeux des agences et des propriétaires.

Grâce à ce régime d’indemnisation, la France peut se doter d’un véritable maillage culturel et d’une multitude de grandes ou de plus confidentielles manifestations. Le monde de l’audiovisuel et le cinéma français fonctionnent aussi également grâce à ce régime. Ce régime coûte de l’argent à l’assurance chômage puisqu’il a pour objectif de rééquilibrer financièrement la précarité des travailleurs des milieux concernés. Bien sûr il y a des abus, Bernard le sait. Le secteur audiovisuel par exemple profiterait de ce régime pour des emplois réguliers qui pourraient être requalifiés en CDD ou CDI mais qui coûteraient ainsi plus cher à l’employeur.

Le syndicat du patronat, le Medef, a ce régime dans sa ligne de mire depuis longtemps. Cette année encore, il revient à la charge pour faire disparaître ce système de l’intermittence. Un nouvel accord est signé confirmant le dispositif de 2003 et durcissant les conditions d’indemnisation. Bernard risque notamment de voir son salaire baisser avec une augmentation des cotisations sociales. Il risque aussi et surtout de devoir plus attendre entre la fin de sa dernière période d’activité et le début de son indemnisation.

Bernard ne sait pas encore s’il participera au boycott d’un des festivals pour lequel il travaille. Cela l’embête parce qu’il ne souhaite pas pénaliser une manifestation pour laquelle il a travaillé depuis plusieurs années. Mais Bernard est fatigué de la dénonciation régulière dont son régime d’indemnisation fait l’objet alors il se dit qu’il faut peut-être plus expliquer aux gens le fonctionnement et l’importance de l’intermittence.

C’est dans ce contexte que l’Opéra national de Paris fait parler de lui et de ses indemnités de départ. 

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